Regards de poètes

La peinture naît parfois d’un silence, d’une lumière, d’un instant aperçu.
Il arrive ensuite que des mots viennent à sa rencontre.

Cette page rassemble des textes, fragments ou commentaires de poètes et d’écrivains qui ont posé leur regard sur mes peintures

Leurs mots prolongent l’image, déplacent le regard, ouvrent un autre espace : celui de la résonance entre peinture et poésie.

Bouquet du 15 juin 2026 de Jean Marc Sourdillon

Bouquet du 15 juin 2026
Texte de Jean-Marc Sourdillon

« Beaucoup de peintures de Cartouche sont pour moi l’équivalent d’un poème. J’en ai choisi une qui est à mes yeux une sorte de poème pictural. La voici.

Ce qui me frappe en la regardant, c’est son étonnante, son étrange douceur. On y assiste à l’émergence des formes, des couleurs dans une sorte de brouillard, comme si elles étaient enveloppées par la douceur d’un geste qui à la fois les couve et les suscite, un regard aimant, attentif, plein d’une sorte de tendresse retenue.

Si on regarde un peu plus précisément le tableau, que voit-on ?

Tout d’abord la toile est comme une page blanche, une surface blanche pour accueillir l’événement en train d’advenir.

Puis ce nuage bleu, tout en bas, le verre du vase, à la fois cette transparence et cette lumière comme un ciel d’aube où se prépare dans le secret l’avènement de la lumière vive, des couleurs.

Au-dessus, dans le bouquet, ce ne sont pas des couleurs violentes, des formes découpées, au contraire, elles sont d’une étrange douceur, presque fragile ou indéfinie, une suggestion de couleurs qui va en s’épanouissant et en s’intensifiant (ces pointes, ces éclats de rose tyrien ici et là, qu’on remarque à peine, mais qui soutiennent l’ensemble et le portent vers le haut, le plus aigu). Le tout traversé par la lumière. Un ramage (une polyphonie) d’oiseaux à l’aurore. Plein de nuances et de légères dissonances.

C’est ainsi que la naissance se manifeste au centre de la toile par la peinture et c’est ainsi que se manifeste le poème.

Il y a une phrase de María Zambrano que j’aime entre toutes, qui me sert de guide dans mon travail poétique, c’est celle-ci : Tout est révélation, tout pourrait l’être si on l’accueillait à l’état naissant. Je ne connais pas de meilleur commentaire de cette peinture de Cartouche. »

Texte publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Bouquet de raisins de Judith Chavanne

Raisinpot

Elle voit ce que je ne vois pas.

A contempler ses aquarelles, d’anciennes lectures oubliées me reviennent, que je n’avais pas bien saisies autrefois, mais que le geste de l’aquarelliste me présente comme une évidence : il n’y a pas de solution de continuité entre les objets, pas exactement d’intervalle, pas de rupture entre un objet et ce que l’on nomme le vide ; l’espace est une écharpe fluide et moirée.

Le mur devant lequel est placé le vase au bouquet de feuilles d’un vert grisé, argenté, ce mur se recompose à la faveur du bouquet, se nuance et se teinte de l’éclat du végétal ; il le continue et prolonge. Sous le regard de l’aquarelliste, chaque objet a ainsi les propriétés d’un vitrail.

J’ai toujours aimé, dans les églises et les cathédrales, m’asseoir dans l’ombre sur un banc et, levant les yeux, observer le débordement de la couleur sur la pierre depuis les vitraux que traversaient les rayons. Plaisir un peu enfantin, quand j’aurais dû peut-être, et d’abord, aller admirer la solidité à la fois et la délicatesse de l’architecture : ses arcs et ses chapiteaux. Je m’absorbe pourtant, comme l’enfant dans la contemplation d’un kaléidoscope, et m’émerveille des taches colorées rehaussant des murs parfois austères. Pour peu que la lumière le pénètre, le vitrail s’agrandit et se redouble par diffraction sur la pierre pénétrée de la couleur au point que s’oublie, presque, la solidité de la matière.

Le raisin dans le plat trouve sur le mur en arrière-plan, plus que son reflet ou son ombre rouge : sa continuation, perceptible aux marbrures rubis que l’on voit se dessiner. Et le bleu, sur le côté du compotier, ce n’est pas non plus exactement son ombre comme on serait tenté, hâtivement, de le qualifier ; c’est en quoi le récipient se propage. L’aquarelle le montre : l’immatériel aux reflets rouges et bleutés est une expansion du fruit et de la poterie dans laquelle il est déposé ; l’ombre est une autre qualité de la matière.

L’aquarelliste décèle ainsi sur le mur un filigrane et plus encore un réseau de veines et de figures qui le parcourt ; il semble que les parois qu’elle a regardées sont de papier buvard et qu’elles boivent les fleurs, les fruits, les objets placés dans leur proximité.

Ou peut-être est-ce la réalité tout entière qui est un buvard immatériel sur lequel les objets, les êtres dessinent des silhouettes aux teintes et contours plus ou moins prononcés, tandis que tout cependant n’est que couleurs, et lumière.

Judith Chavanne octobre 2016

 

 

 

 

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